Égyptologie comparée

Il y a des pays qui bâtissent des civilisations, et d’autres qui bâtissent des statues pour se convaincre qu’ils en ont bâti une.
Depuis quelque temps, une nouvelle passion nationale s’est installée : revendiquer Sheshonq comme ancêtre officiel, comme si l’Histoire était un catalogue IKEA où chacun choisit son pharaon préféré.

Et cette année-là, on a franchi un cap :
on a carrément érigé une statue de Chachnaq en plein centre-ville de Tizi Ouzou, inaugurée en grande pompe pour Yennayer 2971, avec élus, caméras, discours, et foule enthousiaste venue célébrer un pharaon qui, rappelons-le, n’a jamais mis un pied en Kabylie .

Chez nous, quand on s’invente une filiation, on ne vise jamais le modeste.
Personne ne revendique un ancêtre potier, forgeron ou berger.
Non.
Il nous faut du monumental, du sacré, du hiéroglyphique.
Quitte à réécrire l’Histoire, autant le faire avec panache… et un budget de 6 millions de dinars pour une statue de 4,4 mètres de haut, financée par l’APW, histoire de donner du poids à la fiction .

Pourtant, si l’on regarde les faits — ces petites choses agaçantes qui résistent à la poésie identitaire — Sheshonq :

  • est né en Égypte,
  • a grandi en Égypte,
  • a régné en Égypte,
  • est mort en Égypte.

À ce stade, même un GPS cassé conclurait que ses descendants devraient logiquement être… égyptiens.
Mais chez nous, la logique n’est pas un outil : c’est un obstacle.

Pour mesurer l’absurdité de cette appropriation, prenons un exemple moderne.
Imaginez Barack Obama.
Oui, Barack.
Le président américain, fils d’un Kényan.
Projetez-vous maintenant dans trois millénaires.
Les Kényans, en quête de prestige, érigent une statue d’Obama en proclamant :
« Voici notre ancêtre, souverain de l’empire américain disparu ! »
On rirait.
On rirait tellement que même les hyènes demanderaient une pause.

Et pourtant, c’est exactement ce que nous faisons avec Sheshonq.
La différence, c’est que nous le faisons avec un sérieux religieux, comme si l’Histoire devait se plier à nos complexes.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un complexe.
Un besoin viscéral de se raccrocher à une grandeur passée, faute d’en avoir une présente.
Un réflexe pavlovien : dès qu’on se sent un peu petit, on se cherche un ancêtre géant.
C’est humain, mais c’est aussi pathétique.

Et la statue de Tizi Ouzou en est la preuve vivante — ou plutôt figée dans le béton.
On a même organisé une conférence pour expliquer que Chachnaq est un « symbole unificateur » et que son règne est une « page glorieuse de notre histoire » .
On ne sait pas si c’est de l’enthousiasme ou de la réécriture créative, mais le résultat est là : un pharaon égyptien devient un héros amazigh par décret municipal.

Le plus ironique, c’est que l’Histoire réelle — celle qui ne se laisse pas manipuler par les fantasmes — nous rappelle une vérité simple :
les peuples se mélangent, migrent, disparaissent, renaissent.
Ils ne se transmettent pas un pharaon comme on transmet un héritage immobilier.

Mais chez nous, l’Histoire n’est pas une science : c’est un terrain de jeu.
On y pioche ce qui nous arrange, on ignore ce qui dérange, et on repeint le reste aux couleurs du patriotisme.
On transforme les faits en folklore, les dates en slogans, et les pharaons en mascottes identitaires.

Alors, quitte à jouer à ce petit jeu, autant aller jusqu’au bout.
Moi aussi, je revendique mon ancêtre commun : Adam.
Et tant qu’à faire, je revendique la planète entière.
Oui, toute la Terre.
Puisque nous descendons tous du même homme, je ne vois pas pourquoi je me limiterais à un pharaon poussiéreux.
Je prends tout :
les pyramides, les temples, les cathédrales, les gratte‑ciel, les volcans, les océans, les bibliothèques, les musées, les civilisations.
Tout.
C’est plus simple, plus cohérent, et surtout beaucoup plus amusant.

Alors, Sheshonq, ancêtre ?
Non.
Symbole récupéré ?
Oui.
Et tant qu’à faire, autant le dire franchement :
nous n’avons pas besoin d’un pharaon pour exister.
Nous avons besoin d’un présent qui mérite d’être revendiqué, pas d’un passé emprunté.

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